8 février 2026
« Je n’y connais rien ». C’est probablement la phrase que j’entends le plus souvent dans une galerie. Elle est dite avec pudeur, parfois avec une légère inquiétude, comme si l’art était réservé à ceux qui possèdent un code secret. Cette phrase est objectivement vraie : beaucoup de visiteurs n’ont pas de formation artistique, ne maîtrisent ni les courants, ni les références, ni les grilles d’analyse. Mais elle est aussi trompeuse.
Car aimer une œuvre ne relève pas d’un savoir académique. Cela relève d’une expérience. Une expérience sensible, intime, parfois bouleversante. Dans ma pratique de galeriste, je le constate depuis des décennies : les décisions les plus justes ne sont pas toujours les plus savantes, mais souvent les plus incarnées.
La question n’est donc pas « faut-il connaître l’art pour l’aimer ? », mais plutôt : comment se laisser toucher sans se sentir illégitime ? Et quel rôle joue la galerie dans ce cheminement ?
L’approche émotionnelle avant l’approche savante
La première rencontre avec une œuvre est toujours corporelle avant d’être intellectuelle. Quelque chose se passe...ou non. Une tension, une résonance, une attraction. Cela ne se décrète pas et ne se justifie pas immédiatement.
Les neurosciences l’ont largement montré : nos émotions précèdent nos raisonnements. Le corps réagit avant que l’esprit n’analyse. En art, c’est exactement la même chose. Une œuvre agit, parfois sans mots. Elle peut apaiser, déranger, intriguer, fasciner. Et cette réaction n’a rien à voir avec le niveau de connaissance.
| Beaucoup de visiteurs pensent qu’ils devraient « comprendre » pour avoir le droit de ressentir. C’est un contresens. Comprendre vient ensuite, si l’on en a envie. L’émotion, elle, est immédiate et légitime.
D’ailleurs, les collectionneurs les plus expérimentés le disent eux-mêmes : malgré leur savoir, ils achètent rarement une œuvre uniquement pour de « bonnes raisons » théoriques. Ils achètent parce que quelque chose insiste. Parce qu’ils reviennent la voir. Parce qu’elle les accompagne mentalement après la visite. L’approche savante enrichit l’expérience, mais elle ne la fonde pas. L’art commence toujours par une rencontre sensible. Se laisser toucher sans tout comprendre Il est possible et même souhaitable de ne pas tout comprendre face à une œuvre. L’art n’est pas un mode d’emploi. Il n’a pas vocation à être totalement explicite. Une part de mystère n’est pas un défaut : c’est une qualité. Se laisser toucher, c’est accepter de ne pas maîtriser. C’est reconnaître que l’œuvre agit à un endroit qui échappe au langage. Cela demande une forme de disponibilité, mais aussi de confiance en son propre ressenti. C’est souvent là que surgit une difficulté : le visiteur pense à juste titre qu’il ne connaît rien. Il craint alors de se tromper. Or, dans un domaine où l’on n’a pas de compétence, se faire accompagner est une démarche parfaitement rationnelle. On le fait pour la santé, pour l’architecture, pour la finance. Pourquoi l’art ferait-il exception ? Le regard de la galeriste apporte un cadre objectif : – cohérence du travail de l’artiste, – exigence technique, – inscription dans une démarche construite, – qualité des œuvres présentées, – reconnaissance institutionnelle ou critique. Ce regard ne remplace pas le ressenti. Il le sécurise. Il permet au visiteur ou à l’acheteur de se dire : ce que je ressens a lieu d’exister, et l’œuvre que je regarde est solide, légitime, exigeante. Ensuite seulement vient la décision personnelle, profondément subjective. |
| Deux témoignages de « néophytes » devenus collectionneurs |
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Je me souviendrai toujours du premier achat d’un très jeune homme, il devait avoir 22 ans. C’était autour de 2005 ou 2006. Il s’est arrêté net devant la vitrine, littéralement happé par une œuvre de Gottfried Salzmann. Il est resté longtemps dehors, puis est entré. Il a regardé chaque œuvre avec une attention presque grave, comme s’il se passait quelque chose d’important. Lorsqu’il a enfin parlé, il m’a demandé le prix, tout en ajoutant que ce serait sans doute impossible pour lui. Nous avons beaucoup échangé. Il doutait, hésitait, se sentait illégitime. Et pourtant, son émotion était tangible. Il rayonnait devant cette peinture. Grâce à un étalement de paiement conséquent, il a finalement osé. Je n’oublierai jamais son visage : il se sentait pleinement vivant, aligné, profondément heureux. Je suis convaincue que cet achat a marqué le début d’une passion. Peut-être même d’une vocation de collectionneur. L’art avait trouvé sa place, très tôt, par le cœur avant la tête. Plus récemment, un achat à distance m’a également marquée. Il s’agissait d’une huile sur bois de Miguel Macaya. L’acheteur était plus mûr, très touché par l’œuvre, mais freiné par une autre inquiétude : la valeur, la qualité, la justesse de son choix. Là encore, le rôle de la galerie a été central. Il ne s’agissait pas de convaincre, mais de rassurer. De poser des repères objectifs, d’expliquer le travail de l’artiste, son exigence, sa cohérence. Une fois ce cadre posé, la décision a pu se faire. Non pas contre l’émotion, mais avec elle. Dans les deux cas, le point commun est évident : l’émotion était première. L’accompagnement a permis de lever les freins rationnels, jamais de les remplacer. |
| Le rôle de la galerie : transmission et dialogue |
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Une galerie n’est pas un lieu de jugement. C’est un espace de médiation. Entre l’œuvre et celui qui la regarde. Entre l’artiste et le public. Entre l’émotion et la compréhension. Le galeriste n’est pas là pour imposer un goût, ni pour intimider par le savoir. Il est là pour ouvrir un dialogue, pour traduire sans appauvrir, pour transmettre sans enfermer. Accompagner, c’est accepter que chacun arrive avec son histoire, sa sensibilité, ses doutes. C’est permettre à l’art d’être accessible sans être simplifié. Exigeant sans être excluant. |
| L’émotion comme point de départ |
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L’art n’est pas une discipline réservée à ceux qui savent. C’est une expérience offerte à ceux qui regardent. Une rencontre qui peut transformer, déplacer, révéler. La connaissance est un chemin possible, jamais un prérequis. Le galeriste est là pour marcher un bout de ce chemin avec vous, pas pour le baliser à votre place. Aimer une œuvre, c’est déjà beaucoup. Le reste vient ensuite ou pas. Et c’est très bien ainsi. Anne de la Roussière Pour en savoir plus : https://galeriearcturus.com/artistes/ |
Anne de la Roussière