STEPHANIE BILLARANT PHOTOGRAPHE |
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Texte de Jean-Paul Gavard Perret Dans chaque photographie une sculpture d’air obstinément dressée. Ilot de lumière vibrante à l’endroit de l’apparition. L’élan remplit le regard, tout devient rêve et fragilité, les deux sont espiègles comme un premier matin.
Rythme retenu et déployé, incessant et risqué. Sommet du corps, obstacle au doute. Parfois rien qu’un petit pli où l’on voit respirer la lumière encore jeune. Surface ouverte à son dessous. Le rayonnement reste intime. Remous aériens d’un dialogue intensément muet. L’un et l’autre sont reliés soudain par l’entre-deux. Un souffle oublié sur la peau reflète le fond invisible du cœur. La raison recule envahie par l’image. Une langueur diurne et nocturne remue les fonds incomparables par tout ce que les formes caressent en esquisse. Oppression délicieuse. Une floraison interne montre son éclat. Secret, visible secret retenu en l’air : écho décroché de la peau. Il n’y a d’autre sens que regarder en face l’intarissable. Organe encore fantôme et comme vierge. La chair elle-même devient une matière instable comme du vent. Sexuelle parfois. Il faut risquer la main. Autour du corps l’éther. Répit merveilleux. II
Perception de l’espace. Métamorphose du lien avec le monde par l’abolition des limites posées d’ordinaire par le dedans et le dehors. Avalanche inversée, ouverture, dynamique, zone claire, allègement. Zone d’ombre. A leur intersection : plaisir de la rencontre, désespoir de la limite. On dirait le contraire d’une structure. Du moins comme forme rigide, définitive. Juste des tensions provisoires, non définitives. Chaque photographie est savante. On sent une circulation, une germination spatiale. Contagion parce que soudain l’espace est troublé. Stéphanie Billarant jette un doute, dérange les repères. Propagation d’un milieu émouvant par dépôt d’énergie communicative. Les espaces continuent autour de celui qui regarde. Ils le traversent : plaisir intérieur d’être dans l’élément spatial avant que de retombions dans notre clôture. L’espace circule dans tes toiles, leur mouvement fait signe au moment où s’atteint la légèreté, l’aérien. La lumière. La lumière inséparable de l’espace. Elan. III
L’espace rayonne au-delà, au-dedans. Il s’étend dans toutes les directions entraîne une jubilation : la lumière est inséparable de l’espace. Quand on contemple de telles photographies surgit la même impression que lorsqu’on regarde les peintures de Matisse. La fenêtre est derrière nous alors que dans la plupart des tableaux et des potographies nous voyons à travers une fenêtre. Chez Stéphanie Billarant la fenêtre est derrière. On ne regarde pas de l’extérieur. Le langage plastique métamorphose les dimensions ordinaires. Il y a donc là tout un travail de l’espace par l’abolition des limites posées d’ordinaire par le dehors et le dedans. Cette contagion fait que chacune épreuve passe derrière le regardeur, l’englobe en elle. Une propagation change l’air, la situation dans l’espace est troublée. On retrouve donc là un processus érotique. IV
La perception est déplacée d’un lieu qui se laisse voir à un lieu à reconstruire. Mais le monde redevient perceptible là où sa lisière veut se dissoudre en des volumes. Créer n'a donc pas de fin. Une force investit Stéphanie Billarant inexorablement. Elle a parfois mal à ta pensée, elle respire l'attente. Le silence est suspendu, voûté par-dessus elle. L'air est épais dans ta gorge, des coups embrasent ta poitrine. Serrés, incalculables ils lui enjoignent à reprendre son travail. Alors le temps se retire. Ne restent que des gestes pour retenir des espaces, des volumes. La photographe ne veut pas que ce qu’elle crée soit prévisible. Elle flotte à la dérive au sein même de sa maîtrise. La seconde est au service de la première. Les photographies ne sont que les gestes de l’artiste et n'ont de sens qu'à perte de son souffle. Elle veut cette perte comme si elle faisait l'amour. Pour un temps son travail dissout ses doutes. V Se trame à nouveau je ne sais quel appel, quel besoin de montrer et d'offrir. Remous. L’espace intérieur devient guéable. Oblongs les remous ou en volutes. Tout fuse. Bouge. Stéphanie Billarant devient voyante. Elle s'empares du silence. Le réel elle le réinvente. Chaque photographie suppose déjà une autre et l'espoir d'y enclore l'absolu qui la relance. Elle essaye de le ralentir pour toucher à une coïncidence toujours défaite. La créatrice abolit l'image où tout se voyait en fixe. Sans cesse elle agrandit la marge où la photographie surprend, émeut, dérange. Une clarté coule et cette coulée rend transparentes certaines parties du corps. Creux et coulées, plis et fumerolles. En Alice l’artiste traverses les miroirs et en fait des pourtours vibrants. Le regard-dedans coule sur les surfaces, les rend présent et relie au regard-corps. L'ombre n'est plus pesante. Il y a des portes et des cheminées de fée. Messe blanche qui veut l'extase de la vie, l'extase nue. VI
Stéphanie Billarant touche le présent à travers le passé dont elle a souffert. Elle vas vers des formes qui la font glisser vers d’autres formes encore plus intérieures et encore invisibles. Bien plus loin que la nudité cette pancée du leurre photographique. Car la nudité ne dit rien du corps, elle l’enveloppe. Il reste à découvrir. En ce sens les oeuvres de la photographe sont des machines à faire le vide. Leurs compositions marquent la fin d’une époque utilitaire et celle de l’accession à votre évolution mentale et plastique. La créatrice continue le travail de Duchamp à sa « main ». Elle crées sa « Mariée mise à nu par la Mariée elle-même » à travers ses montages et démontages articulés. Son œuvre est une machinerie de verre qui fait apercevoir l’espace intérieur, ses pliages, ses contradictions, ses « j’ose progressivement la lumière ». VII
L'imagination et l'imaginaire obligent Stéphanie Billarant à trouver d'autres solutions et surtout et d'abord, elles verticalisent l'être même si c'est souvent laborieux, parfois douloureux. Espace face à l’espace. Son œuvre transforme le corps autant que son corps la transforme. Déchiffrement. Son déchiffrement. Et la peu à peu l’élucidation de la question « Et vous, vous savez ce qu’il en est de la photographie ? ». VIII
Ton corps s’arc-boute sur l’appareil et soudain l’image gonfle comme un fruit qui ne se retient plus. L’imagination déborde, il faut la maîtriser. Mais soudain les doutes s’apaisent. Les os, les muscles retrouvent leur faim jusqu’à ce que l’image deviennent sa chair : elle l’accouches des deux mains. Tandis que le monde s’agite en son chaos, la fièvre de vie s’empare des photographies. Le blanc, le noir, quelques arpents de couleurs. Il y a ce que tes yeux de luciole fraient des mains. Il est grandement midi, au soleil. C’est l’heure des eaux plates et des couleuvres avaleuses de grenouille. Une vérité s'affiche, s'éclaire, lourde et légère. C'est le soupir, le presque du « ne pas ». IX
Buées de traces, buées parmi Stéphanie Billarant retourne le seuil. Rien n'arrête l'ouvert sauf sa propre surface. L'art est le dehors où le dedans s'exile pour se voir. Il est le retournement sans retour. La photographe cherche des directions, invente des points de vue vers l'invisible. Eclat de sphère. Respiration de l'être. Le temps perce des trous comme on perce un mystère prouvant que tout l’univers se tient et se maintient dans une fente infiniment petite. L’univers devient réel comme trou noir. Les deux ont la même consistance. Le principe féminin atteste du temps et de ses otages. Il reste le combat de la clarté contre l’ombre. Comme le plus haut feuillage la photographie appelle à la nuit limpide pour l’enrichir. C’est une « digitale » aux parfums inconnus du jour. Elle épuise la brume. Hauteur sensible du fond et des sommets. Chaque photographie étanche une soif de rapport et infuse de l'ordre au chaos par un désir d'étreindre le monde. Equilibres et déséquilibres repris sans fin. La photographie pourrait sembler abstraite. Elle ne l'est pas du tout. C'est une perspective monumentale qui n'aboutit pas à la figuration mais à la connaissance. Plain-chant des abîmes. Caresse de crépuscule. Poches bosselées d'un contenu énigmatique. L’interstice. Le passage. Quel nom donner à cet espace ? Sinon le nom qui manque, le nom qui n’entre pas dans une phrase. Pour le trouver combien de clôtures et combien de naissances ? L’oeuvre de Stéphanie Billarant parle de manière sensible, poignante. Son monde est celui de l’injonction et de la résistance. La trace sourdement incorporée y est énergie. Profondeurs des surfaces. Gestation de la matière . La créatrice ébauche un redressement à travers la surrection des lignes, des courbes et de leurs couleurs (le noir et blanc sont aussi une couleur). A la vision fragmentaire se substitue ce que nous n’avions jamais pu distinguer faute de l’avoir toujours vu. Il y a là une fascination extrême. L’artiste provoque l’adhésion charnelle de l’être entier, du monde entier. Nous allons à la dérive parmi de tels courants pour nous y retrouver. Jean-Paul Gavard-Perret
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