Sandra Krasker |
|
|
Il y eut le dessin, la peinture puis la photographie, donnant lieu à ce grand débat quant à ce qu’il allait advenir de la peinture. Avec l’essor de ce nouveau média et support visuel, s’ouvre l’ère d’une prolifération des images sans précédent.
Tout commence donc avec une séance de pose, car Sandra ne dessine pas d’« après nature ». En l’absence du modèle, la relation avec sa représentation diffère. L’artiste n’est pas perturbée par ce tiers regard, la voici seule avec sa photographie qu’elle peut scruter, « déformer », travailler et interpréter sans entrave. Cette absence concrète du sujet renvoie l’artiste à l’introspection dont elle a besoin, la confronte, paradoxalement, plus immédiatement au corps du modèle, au trait, à la perception, à son observation. Sous l’objectif, peu à peu,
Car derrière cette sorte de perfection classique de la ligne, ce n’est pas le corps qu’elle dessine mais c’est à travers lui, parce qu’il est enveloppe et support nécessaire, la saisie d’une intériorité implicite, le choix de la vulnérabilité de la chair à la fois que de sa puissance, une certaine forme de véracité au-delà, ou en deçà de la matière. Bien que les hommes et les femmes que dessinent Sandra Krasker soient le plus souvent partiellement nus, l’artiste ne se situe pourtant pas dans la crudité de Freud par exemple, car si elle exprime la réalité concrète de la chair, il n’y a ici ni volonté de violenter l’intimité du corps ni véracité inquisitrice mais bien plutôt un appel à l’autre, à la rencontre et à la sollicitude, pour s’inspirer des thèmes chers à Emmanuel Levinas. Et sous l’apparent académisme d’une citation néo-classique, perce alors une authentique modernité, nourrie d’une réflexion sans concession sur la question du traitement de la figure humaine, à la recherche d’une part de vérité de l’humain contemporain, tant dans son rapport au corps que dans ses désarrois perceptibles.
Le thème classique des « écorchés » renforce cette dimension existentielle. Mais il semble qu’il y ait avant tout chez Sandra Krasker une émotion réelle face aux déploiements de la vie, à l’existence même. Sous l’âpreté de son trait, contrastant avec la douceur de son regard, et la peinture qui coule, manifestant discrètement la mobilité et la déliquescence des choses et des êtres, l’oeuvre montre l’humain en situation dans le monde, avec ses faiblesses et sa corruption, poignante mais sans pathos.
Depuis quelques temps, Sandra Krasker a manifesté sa volonté de faire passer le dessin dans une forme de tridimensionnalité avec des installations aux ambitions sculpturales ou dans lesquelles le spectateur serait immergé, par le biais d’un système de « papiers suspendus » donnant à la fois profondeur et densité charnelle au dessin. Ainsi, les « mobiles », permettant de tourner autour du dessin comme on le ferait avec une sculpture ou encore la très intéressante installation «Force et précarité du corps», dans laquelle un dessin est traversé par une tige de cuivre de 2m. Sous le poids naturel de l’attraction terrestre et la fragilité du papier, le dessin finira par glisser ou se détériorer, signifiant ainsi, dit l’artiste, « la précarité de notre enveloppe corporelle ». # Depuis le 1er JUILLET 2010 : Sandra Krasker est Résidente permanente à l’Association 59 Rivoli soutenue par la Mairie de Paris et la Fraap, son travail est visible dans un atelier au 6ème étage sur RDV. Les horaires d’ouvertures sont du mardi au dimanche (fermé le lundi) et le ATELIER11#PARIS, 6ÈME ÉTAGE
Installations 2011
SANDRA KRASKER L'ALPHA ET L'OMEGA DU CORPS Par Jean-Paul Gavard-Perret Les corps de Sandra Krasker semblent soumis au temps mais de manière étrange. L'artiste les offre par fragments ou dans leur totalité. En ce qu'ils conservent d'insaisissables ils nous accordent des concordances infinies et fugaces. Des intensités aussi. Les toiles restent des moments révélateurs de leurs états verticaux ou horizontaux ris dans une forme d'absence. Dominant totalement sa technique l'artiste poursuit le corps. Elle les dénude ou les enveloppe. Tous semblent muets. Ils n’ont plus besoin de parler. S’invente histoire sans parole dans leur élévation ou leur prostration. Ils en savent plus que nous. Ils nous appellent dans leur tendre indifférence afin que nous nous reconnaissions. Ils deviennent en conséquence le corps de notre pensée et s'immiscent presque à l’intérieur de nous comme nos organes. Mais tout cela passe par les "étoffes", les textures, les tessitures, les matières que Sandra Krasker inventent pour le mariage en elle d’une étoile d’ici-bas et d’une lionne étrange. L’artiste pousse de plus en plus loin sa recherche. Elle fait passer le dessin dans une sorte particulière de tridimensionnalité. Ses installations de « papiers suspendus » donnent une «autre « corporéité » à ses dessins. Ses « mobiles » rendent possible de les regarder sous toutes leurs faces afin d’estimer plus précisément la force et la fragilité du corps selon un principe précis défini par l’artiste : « un dessin est traversé par une tige de cuivre de 2m. Sous le poids naturel de l’attraction terrestre et la fragilité du papier, le dessin finira par glisser ou se détériorer pour suggérer la précarité de l’enveloppe corporelle » à laquelle renvoie celle du support. Il permet de la distinguer à travers la matière. Elle-même crée trajets, souffles, croisements, directives, champs d’absence, cavernes et un théâtre de renversement. Une physique étrange dans laquelle matière et antimatière semblent jouer en nous sortant du seul face à face. L'œuvre crée donc une série de troubles. Le haut pénètre le bas et vice versa. Elle épuise la vision et s’en réclame. Ce qui a lieu ruisselle. La mémoire travaille en surplomb. La lumière révèle la couleur et les formes. Pas de révélation sans cette réciprocité. Il faut au désir cette charnière. Embrasure des seuils. Débordements. Fable des couleurs et du mouvement. Etats de l’air. Il devient lumière afin que les ombres lumineuses s’érotisent aux galbes des formes jusqu'à laisser percer un visage intérieur. Celui de l'artiste peut-être. Sandra Krasker invente une visualité qui s’adresse non seulement à la curiosité et au plaisir du visible mais à un seuil d’un appel, à son imminence. L'artiste donne à la croyance le support visuel d’un désir de voir l’Absente ou l'Absent faussement en attente (sinon pour celui qui le fantasme). Le travail joue sur le rapport de l'image et du support, et sur celui entre ce qui est peint et dessiné. Chaque dessin ou peinture devient une chambre de voyance. Dans des jeux de doubles, de volumes complexes, de plans, de chromatismes premiers une sorte d’expansion spatiale prend « corps ». Jean-Paul Gavard-Perret
|
|||||||||||||||||










