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EUGENIE JAN
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Par ses images Eugénie Jan sort du silence. Il lui a fallu du temps. Il y a près de huit ans elle était encore presque sonnée et engourdie du trop de mutisme qui l’entourait et qu’elle ne pouvait percer. Je l’avais reconnue sur ces traces en friche où moi-même je m’étais assoupi. Divers évènements l’ont libérée en la reconduisant là où enfant elle jouait en silence (déjà !) et récitait des pages blanches. Mais désormais le visible égale l’invisible et le présent se dégage de l’absence. Un ange passe dans sa peinture dont la peau noire et rouge se dissipe au profit du blanc de la matrice. |  |
| | Tout s’inscrit sous le sceau de cette surmaternité. Créer pour Eugénie Jan c’est être enceinte, c’est enfanter. C’est bien sûr aussi avorter puisque chaque fois il faut recommencer. Non pour dupliquer mais aller plus loin. À l’origine, sa peinture fouillait la terre, les strates du chaos. Peu à peu elle a fait surface jusqu’à sortir de la toile et créer des sculptures. Elles furent humanoïdes avant d’oser l’être. Eugenie Jan peint à partir du silence d’une femme. Pas n’importe laquelle : la première d’entre elles. Celle qui lui a donné autant l’ombre que la lumière. Il a fallu du temps pour que l’opacité de leurs secrets se dissipe et que l’artiste ose son regard comme celui de l’homme qui jusque-là la brisait. | | | | | | | Peu à peu le silence se perd : l’image naît. Image hommage, image de paix. Elle n’a rien de mutique. Et là où la peinture coulait en larmes noires, le blanc se crée. Les toiles qui s'y réfèrent n'ignorent rien d’elles mais osent désormais des déferlantes rouges et noires stendhaliennes. La créatrice les fait parler de quelques mouvements incisifs et du contour de formes esquissées. Les deux couleurs donnent dans ses dernières oeuvres non seulement une densité "de surface" à la toile mais l’ouvre à ses profondeurs et au clair empire de la présence. Il convient donc d’écouter l'oeuvre racler le silence. Et se laisser aller à son cheminement, à son balisement de portraits. Voir, voir ce qui est donné de la présence. Eugénie Jan y fait sentir la présence telle qu’elle l’aurait souhaitée: maternelle, maternante, non voilée. C’est sans doute pourquoi ses toiles osent désormais jusqu’à la nudité de la matrice vierge. Plus besoin de tout recouvrir, de renverser. Plus besoin de maquiller. | | | Chaque toile possède sa propre densité. Elle s’accorde à la contemplation d'un langage sobre. Pas d’excès, pas de poses dans l'emprise d'éléments épars et homogènes. Eugénie Jan sort l'histoire du labyrinthe de l'être. Il convient de prendre son avancée picturale comme un moyen de contempler les spectres du mystère féminin en ses franges et à leurs frontières. Chaque oeuvre devient un lieu qu’il nous est donné de voir au sein d'une émotion première, d'une émotion perdue que l’artiste a enfin retrouvée. Restent des lignes, leurs rythmes, quelques paquets de couleurs, des esquisses. Il s'agit aussi de voir le voir : comment nous voyons lorsque nous voyons. Se rejoint une expérience originelle où l'oeil est ému par l'impact de ce qu’il perçoit, de ce que l’affect lui même se permet enfin d’accepter. Le besoin de peindre est lié à l'approche de ce point où, de la peinture, il ne peut rien être dit puisque tout est dit. Les êtres (mêmes ceux sculptés) ne sont pourtant que des bribes, des halots de matières. Contours et volumes, ils ne sont que la vibration de leur trace. Mais ils sont justement vibrations. Il faut accompagner leur dérive par effet de lumière et suivre leurs mouvements par ceux de la peinture qui fomentent leurs formes essentielles sur le fond nu. Il y a là toute la primarité essentielle du sein. Il sait, lui, que la modernité se reconquiert sans cesse par rapport à la récupération, la recollection du passé — si toutefois on ne sombre pas dans la nostalgie mais qu’on demeure appelé par la vie. | | | Mais il y a plus. L'artiste possède un double mérite : celui de ne pas s'appuyer avec absolue confiance sur les formes et d'aller avec rigueur en ce lieu "nu" du sein afin de dévêtir notre regard. La chair affleure en une multitude d'éclats afin d'attirer la lumière, d'attirer notre mémoire vers le mystère de la création donc de la féminité. Dans les tableaux et les sculptures d’Eugénie Jan, les formes parlent comme arrachées à la matière. À la mère aussi mais pour la retrouver, pour l’aimer. | | | L’oeuvre telle qu’elle apparaît dans TERRES PROMISES est donc bien la lettre d’amour absolu qui ne s’écrit pas. Elle met en branle la part obscure du monde pour qu’il trouve enfin la lumière et le frisson d'un parfum inconnu par une insurrection de formes quasiment rupestres, lacunaires. Des traits se prononcent sans résister. Il y va d’un mouvement violent mais aussi d’une caresse. Par le rouge et le noir, des coulées de lumière déversent en laves le silence retenu jusque là. Voici le jus humain, le rappel des ressemblances. Rarement la vie existentielle se mélange aussi étroitement à la vie esthétique. C’est une Spiritualité charnelle liée à un chemin personnel et à la puissance des sens. | | | Eugénie Jan reste séduite par les contrastes. Elle aime que le plein existe par la présence du vide. L’inverse aussi d’ailleurs. C’est pourquoi le mot «substrat» parle si fort à celle qui reste si sensible à la matière, à toutes les matières. L’artiste sait ce qui la guide mais ignore ce qu’elle va atteindre, effectivement puisque chaque jour offre de nouvelles prises de conscience, de nouvelles ouvertures et portes... Seul compte le chemin, et non le but. Au fond d’elle, Eugenie Jan essaie d'offrir par le biais de ses toiles et de ses sculptures des ponts pour que la personne qui regarde puisse prendre le temps avec richesse, angoisse et délice de se contempler elle-même. L’artiste aime mélanger, reformuler, bousculer, chercher ce qui lui parle viscéralement. L'infini est finalement autant dans ses oeuvres que dans la personne qui les regarde. Et l’artiste imagine que la personne qui regarde est comme un univers infini ! Le pourpre jaillit. Les silhouettes ne sont plus des lettres mortes. Rien ne les empêche d’avancer. De cette façon elle reconquiert la réalité. Et le langage. Au climat assez froid de mystérieuses correspondances porteuses d'abîme font place une domination et une fascination vitales. Une douceur réclame l'artiste, la démange dans sa carcasse même plus que sur le soyeux de sa peau. Elle comprend que la vie monte plus haut que la brume. Elle peut, désormais pacifiée, remercier la Reine qui permit tout cela. Et pardonner à l'éperdue qui ne se retourna pas mais recula après avoir ouvert son coeur pour lui offrir en guise de broche une blessure. "Patiente, patiente, ouvre tes bras, ma fille" se disait-elle. | | | Et le jour des TERRES PROMISES est venu. Si elle rencontre le loup, elle lui parlera. Elle pourra même le prendre de ses yeux et ses dents. Le tout dans un beau péché non de jeunesse mais de maturité. Quand l'après-midi décline un peu, le jour se lève. Les formes s'agitent, montent. Eugénie Jan les saisit et les fixe. Qu'importe si un roi reste à sa porte dans un carrosse doré. Le noir et le rouge deviennent de la réglisse et de la fraise épaisse. L'artiste prend désormais le temps des friandises. Elle délaisse une toile pour une autre. Elle regarde un vol d'oiseaux derrière les arbres. Au bout du ciel un grillage s'incline, roule dans le fossé avec les ronces et la mousse à odeur de sueur de cavalier. À la petite fille en elle et qui avait trop duré elle peut dire adieu. Son oeuvre est au bord du coeur et se crée de la main de l'émotion. Une cosse d'air y brille. Donner des formes c'est donner de la vie, la faire revenir sur la bouche comme un parfum. Souffle du présent et gong de la vie.
Jean-Paul Gavard Perret | | | BIOGRAPHIE EUGENIE JAN | Née le 24 mars 1963 à Longeville les Metz Vit et travaille à Saint Amand en Puisaye (Nièvre) - France | Expositions personnelles | 2003 Lumières de Druyes, Druyes les Belles Fontaines 2004 La Maison d’Abraham, Musée de Sens Galerie Europ’Art, Pittsburgh – Pennsylvanie – USA 2005 Galerie du Vieux Toucy, Toucy Ricochets, Mouv’art, Auxerre 2006/2008 curatrice 2009 Douze vagues turquoises, Arts Diaphragme, Auxerre 2010 Terres promises, MFAP, Dracy Terres promises (la suite), Centre Roger Ikor, La Frette sur Seine 2011 Ne restons pas plantés là ! Musée de l’Abbaye Saint Germain, Auxerre Projets 2012 Galerie Eliaszart, Paris Projets 2013 Galerie Stuzki, Plock, Pologne | | | Expositions collectives | 2003 Salle Gothique, Vézelay Galerie de l’Yonne Républicaine, Auxerre Galerie du Vieux Toucy, Toucy 2004 Artistes contemporains Icaunais : - Le Château du Tremblay, Fontenoy - La Maison Pierot, Pontigny - Le Marché couvert, Sens Voeux d’artistes, Marseille Le Grenier à sel, Artatou, Avallon Rassegna di Pittura, Marina di Ravenna – Italie Il Fondaco, Bra - Italie 2005 Voeux d’Artistes, Marseille Le Courrier s’expose , Bibliothèque de Sens Racines, Auxerre Grands formats, Mouv’art, Auxerre Rassegna di Pittura : - Marina di Ravenna - Italie - Berlin – Allemagne - Hôtel Beaumarchais, Paris - France - Foire d’Art Contemporain, Forli – Italie Il Fondaco, Bra - Italie 2006 Collectif les Biodégradés : - Galerie SPARTS, Paris - Abbaye de Reigny, Vermenton - Galerie du Vieux Toucy, Toucy Grands formats Mouv’art, Auxerre 2007 Galerie du Vieux Toucy, Toucy Les Biodégradés, Château de Ratilly, Treigny Art dans les cours et jardins, St Sauveur Galerie PLA, Paris - France 2008 Codes et Travaux, Artothèque, Auxerre Dédale Abîme, MFAP, Dracy Contre tous contre, MFAP, Dracy Pays Coulangeois, Coulanges la Vineuse Art dans les cours et jardins, St Sauveur Galerie PLA, Paris Musée Trefpunkt, Saarlouis – Allemagne 2009 Codes et Travaux, bibliothèque Lacarrière, Auxerre sur une idée original de Jean Clarence Lambert Dédale Abïme, MFAP, Dracy Eau d'ici – Eau delà, MFAP, Dracy Art dans les cours et jardins, Saint Sauveur L’Epicerie, Saint Sauveur Grands formats, Musée St Germain, Auxerre 2010 L’Epicerie, Saint Sauveur 2011 Eclosion de printemps, Les Rivets | Textes critiques : | Anne de Commines, Jean Paul Gavard Perret, Jean Clarence Lambert, Jean Claude Montel Prix : Voile d’argent, Prix de la critique 2005, Marina di Ravenna – Italie Galeries : Galerie Pascal Lorrain, Galerie Eliaszart Salon d’automne 2011 | | | | L’ELEMENT TAIRE OU LA CHIMIE DE L’ECOULEMENT | Sous la peau, les arrivages de l’enfance. Charriés, stockés, encaissés dans la géologie des tumeurs, des nervures hémophiles, des impasses névralgiques. Le matériau des âges - dites vous, le travail du temps intraversé, ses séries compactes sous le muscle des drames où le corps s’est enrobé. La plasticienne Eugénie Jan soigneusement dépèce les ombres, les coud aux corps. Diffractant nos généalogies réfractaires, elle désosse les artères, livides, limpides, les écoule le long de nous, dans leur sang souverain et leur irréductible blancheur. Des générations de féminin opacifié ont raidi le cri, le geste, les larmes. Codes inciviles - dites-vous, d’irrépressibles piratages du droit ont mutilé le grain de peau, de beauté, tant de tendres correspondances inexactes d’une solitude à une autre. Dans ces cratères muets, ces déséquilibres caractérisés, Eugénie Jan agrège les tensions en huile et eau, deux fluides en authentique opposition. Co-incidencia oppositorum si génétiquement close, insoluble synthèse de générations où le régéné-ratio prend tout de même comme un matériau primitif entre les sillages de nos cellules. Sur ces aversions, l’artiste verse la terre, répand l’ocre, l’infra noir, infiltre le sinueux rouge où s’engorgent minutieusement nos corps caverneux. Elle livre les viscères, distille les entrailles, révèle les abris du coeur et matérialise les mouvements de ces sangs d’ancre, veines cuirassées de l’inquiétude. Nous tentons là l’itinéraire organique d’une contrée zoomorphe. Eugénie Jan déracine les chemins inconfidents, nous en plante les non-dits plastifiés - phénomènes sous vide, en apesanteur, trop longtemps pétrifiés d’éléments taire. Sur des seins arachnéens, l’enfance s’arrache sur un dard venimeux, un socle trompeur. L’histoire résulte des partitions en lambeaux, des guerres purulentes, des atrophies du coeur. Alchimiste des accidents, Eugénie Jan visite les désintégrations, les maternités pierreuses procède par collisions intégratives et répare sous bandages. Mûrir qui l’on naît - dites-vous. Ecoulez en vous ce temps oxydé par excès de densité. Fondez la matière des matins, l’épaisseur du cri, les disparitions caves, restituez en chaque détail ces micro et macro chimies de l’écoulement après éboulements. Laissez-vous exercer par ces Terres Noires au Levant de la Généalogide. Anne de Commines pour Eugénie Jan 2010 | |
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