CHRISTIAN JACCARD : ACTION BURNING par Jean-Paul Gavard-Perret Christian Jaccard, « TABLEAU EPHEMERE », chapelle de la Trinité, Kerguéhennec, juillet-septembre 2011 Le « Tableau Epémère» offre un complément « d’enquête » majeur et pluriel (puisque sera présentée une vidéo de l’oeuvre in progress) à l’édifice « pyronautique » de Christian Jaccard. Ce nouveau travail permet de mieux comprendre comment Jaccard agit pour épurer le cœur de la peinture. Celle-ci a été empesée par les lois des normes et des techniques. L’artiste montre comment réinsérer du sérieux et du consistant par effet de ludique dans l’art. Le créateur en rouvre le jeu par ses gestes iconoclastes, primitifs, rupestres du brûlage et de fumée. La suie des traces y devient voluptueuse et la calcination provoque d’étranges ici des séries iconoclastes qui produisent .un nouveau clair-obscur et une vaporisation de l’air.. Entre les volutes des fumées et « les merveilleux nuages » dont parlait Baudelaire une jonction se produit. Dans les deux cas la déformation est incessante quoique géométrique. Les éléments volatiles sollicitent l’imaginaire par les perceptions aléatoires qu’ils produisent. Ils laissent une certaine place au hasard auquel l’artiste doit parfois se plier pour l’intégrer dans sa démarche. Le feu et sa fumée ne sont pas des complices dociles. Jaccard est contraint à la fois de fixer mais aussi de laisser vaquer certaines traces qu’il ne peut maîtriser. Sombre sorcier familier du feu Jaccard sait en effet que les flammes ne se dominent pas totalement. Le feu n’est pas une femme qu’on retourne et que l’on possède». Ses langues phalliques font de l’artiste ses créatures. Elles ouvrent à des plaisirs évanescents et indomptables. La prise de pouvoir de l’artiste par sa virilité de créateur reste sinon une vue de l’esprit mais une poésie de l’aléatoire. Christian Jaccard tente pourtant d’en dompter les dragons afin de rallumer l’aube dans la nuit de l’histoire dont la Chapelle de la Trinité devient ici le symbole. La fumée et sa hantise restent la nourriture terrestre et impalpable de la création. Elle s’inscrit aussi bien contre les murs que dans le ciel qui dissipe une partie de ses cendres mais octroie une lumière à celles qui restent « collées » aux murs. A mesure que la suie s’épaissit l’artiste trouve de quoi zébrer le temps fût-ce de manière provisoire – ici le temps d’un été dans ce qu’il nomme une “ gélifraction ”. L’artiste crée ses îles anthracite sur l’horizon retenu. Ses éphémères peintures deviennent des lieux pleins et parlants en une sorte de liturgie que n’aurait par renié Andrei Roublev. Jaccard fait donc rejouer la peinture aux seins d'"apparitions" dont est exclue toute diégèse. Les « tableaux » deviennent des "enclencheurs". Ils ne renvoient plus à un fantasme chez le regardeur. L'effet captivant est comme rejeté en second plan. Celui qui a horreur du blanc (« Le blanc m’oppresse » écrit-il) fait surgir par combustion une énergie spatialisante. Durée et simultanéité n’y font qu’un dans la genèse perpétuelle de l’espace. Mais le feu ouvre aussi l’espace loin de la simple vue de face qu’imposait la figuration classique. Le créateur s’oppose à une vision qui ne serait faite que pour simplement illustrer “ des faits du roi ”. L’abstraction ne propose rien qu’elle-même loin des dramatisations processionnelles que la Chapelle pourrait suggérer. Elle devient même abstractivité des quintessences. Sortant du discursif l’artiste invente un incursif en des épiphanies où le rapport à l’image ne se fait plus par rappel ou reconnaissance mais par un élargissement de la présence. Restent des volutes sourdes et mouvantes à l’apparente difformité mais qui sont gouvernées par des modulations précises. Elles s’élèvent ou s’abaissent par poussées et strates en divers courants aussi sourds qu’aérés. Ils permettent à l’espace non seulement d’affleurer mais de s’approfondir en l’affublant d’une valeur kaleïdoscopique intense. Jean-Paul Gavard-Perret |