Comment aborder l'œuvre de Julie Badin sinon en reprenant le dernier texte écrit par Beckett : "voir - entrevoir - croire entrevoir - vouloir croire entrevoir - folie que de vouloir croire entrevoir quoi où - où - là » En ce sens et dans notre monde moderne adepte de l’idéologie molle - à laquelle renvoie ironiquement toute une esthétique du temps qui ne fait qu'agiter des marionnettes et ne produit que des chimères - l'artiste débloque l'espace dans le "cadre" même de ses photographies et selon différents axes souvent ironiques et perfides. Les systèmes de la mode comme ceux des religions (mais ce ne sont que deux exemples) en prennent pour leur grade. Sous couvert de les caresser ironiquement dans le sens du poil la photographe évite l’échevelé. Elle préfère le travail clean et achevé et reste soucieuse de l’essentiel : à savoir du détail. Elle montre aussi combien le jeu de l’unité d’appât fait celui de la dispersion et comment un dédoublement apparent provoque une unité plus profonde. Sortant l’art du simple registre de l’exquis, par la subtilité de ses prises Julie Badin ramène vers quelque chose de plus essentiel. Aux images standardisées elle en oppose d’autres, plus sourdes et directes. L'artiste ouvre à des types de relations d’incertitude quant aux identités – et quelle qu’en soit la nature. Entre sophistication et naturel une telle approche n'est pas de l’ordre de la mollesse mais de la “ pointe”. Elle permet l’apparition de phénomènes qui sans une telle re-présentation, demeureraient inaperçus. Se souvenant de la phrase de Winnicot : “ Où se trouve l’identité sinon dans les images qu’on ignore". Julie Badin par les ouvertures qu’elle offre invente des états intermédiaires aux traditionnelles segmentations. Une telle pratique précise que la nuit est dans le jour, que le jour est dans la nuit. L'approfondissement des effets de plans lisses ouvre comme sans y toucher à la complexité. Sont pénétrés par ses séries de beaux mystères avec lesquels l’artiste n’hésite pas à s’amuser. Chez elle le mystère est ce qu’il doit être : simplicité et non complexité (ou si l’on préfère chaos). Face à des figures hiératiques dressées dans leur masque de l’héroïsation de l’icône, Julie Badin propose une autre attention, une autre vision de l’être en faisant sortir de la pénombre ce qui se situe entre un rêve de réalité et une réalité rêvée. Dans l’entre deux qu'elle découvre, l'artiste ouvre des des trous de silence dont la rythmique des séries permet de faire entendre des bruissements au sein de théâtralités souvent drôles. Les portraits font éclater ses masques en des figurations qui tiennent parfois de l'hologramme voire du subliminal. L'artiste arrache à la fixité du visage pour plonger vers la révélation d'un règne énigmatique à travers des modèles dont certains représentent le parangon d'une beauté stéréotypée. Les approches sont autant de pièges. La créatrice ne cherche pas à satisfaire le regard par des images accomplies mais par le gonflement progressif de leur vibration ou parfois l’amorce de leur extinction. Ce sont là des univers où les couleurs ou le noir et blanc jouent un rôle de recomposition. La trace devient énergie. La question de l'être à la fois "s'envisage" et se "dévisage" en diverses déclinaisons. L'icône irradie (faussement) le thème du portrait. Mais il y est aussi question d'anonymat, de projection et d'introspection, bref, d'impossible original en quête de face, de trace voire de farce. Jouant sur la notion même de cliché, l'artiste le brouille par ses manipulations et ses mises en scènes. Elle travaille les apparences afin de les dénaturer d'une froideur mais aussi d'un humour qui perturbent notre regard et ses habitudes de reconnaissance de "modèles". Julie Badin s'emploie donc à bidouiller le stéréotype afin de créer une célébration faussement grandiose en des évocations "orphelines" proches du silence que l’on intime parfois à notre part d’enfance. Gouffres de présence, abîmes en féeries glacées se succèdent. Dès lors un transvasement opère entre l'endroit où tout se laisse voir en un espace où tout se perd. Il faut donc comprendre cette recherche plastique comme un appel intense à une traversée. L'artiste métamorphose les thématiques dont elle s’accapare (portraits, photographies « votive », carnet de routes exotiques). Elle met à l’épreuve de ses labyrinthes et reste par excellence une photographe intelligente. Trop peut-être. Mais sur de plan, il vaut mieux pécher par excès que par manque. Elle raccroche ses clichés à la banalité du monde pour la faire voler en éclats. En des suites d'appréciations déplacées, de visions décalées, par effets de reprises ou de rencontres étranges l'imagination secoue la façon de comprendre. Prenant l’image pour ce qu'elle est : à savoir une surface où « ça » joue, la créatrice cherche toujours à laisser surgir son écume plus que sa mousse. Il s’agit paradoxalement d’une manière de sortir du jeu et de ses règles admises pour ne plus détourner de la question : qu'est-ce qu'on fait dedans ? Comment ça se passe dans la tête des joueurs ? Julin Badin est la photographe de la présence. Mais celle-ci renvoie à quelqu'un d'autre en nous que nous ignorons Comme dans la ville enneigée de "Dans le labyrinthe" de Robbe-Grillet le personnage se croit à l'abri mais il n’est pas jusqu’au recours aux références religieuses pour le faire sortir de sa cage. Les jeux narratifs offrent des cohérences défaites afin de créer des univers décalés. Souvent on n'aime pas celles qui tournent en dérision les "choses" de la vie et qui mettent de la confusion dans l'ordre du monde. Pourtant les moments « farce » de l’artiste, ses confrontations ironiques sont des plus que nécessaires. Ils sont nécessaires. Jean-Paul Gavard-Perret |