Nous publions cette nouvelle de Gilda Richet artiste peintre surréaliste dont vous pouvez apprécier la qualité des oeuvres dans son Musée Privé en ligne. Voici donc "Voyage au fond de la nuit" La Frette-sur-Seine est une localité faite de bas et de hauts, le fleuve à ses pieds, dernier village à 20 mn de Paris Gare Saint-Lazare en train. Les vacances terminées, me voici de retour à la maison familiale. Il faut penser aux choses sérieuses, c’est-à-dire à l’école, les cours, le quotidien, les copains, les copines. La grande adolescence… on le sait… l’âge critique. |  |
Mes parents ? que dire ! des parents normaux. Ils ont eux aussi leurs qualités et leurs défauts. Ca « clashe » de temps en temps mais c’est la démocratie. On se met à table et on discute sec. Maman est un ange obstiné, mon père un engagé égoïste... Il faut être une fille pour dire cela me direz-vous ? Je confirme. Je suis une fille. J’ai un frère. Plus âgé de deux ans… et demi. Notre point commun : la nature. On l’aime. Notre intervalle géographique est de 700 kilomètres. Nous sommes très différents. C’est comme ça. Bref, tout ceci pour dire que j’ai grandi normalement dans un environnement dit équilibré avec, la aussi, des « hauts et des « bas ». Financièrement , ni riche, ni pauvre. En fait, aisé du côté de Maman et pauvre du côté de Papa. Il faut de tout pour faire un monde ! et c’est une chance de connaître les deux facettes « opposées ou complémentaires » ... comme les couleurs. La rentrée des classes est faite et le train-train quotidien reparti pour un an. La vie métroboulot- dodo… quel ennui ! apprendre n’est pas ennuyeux en soi, entendons-nous bien… car la nature m’a doté d’une curiosité insatiable. C’est le train-train qui gâche. Est-ce pour mieux nous imprégner des choses ? Depuis plusieurs semaines, je vais me coucher tous les soirs aux alentours de 22 ou 23 heures selon les devoirs. Tous les matins je me lève, je prends mon petit déjeuner, je fais ma petite vaisselle… je prends le train et j’arrive au bahut … plein pot … Le soir, je rentre… les devoirs…tatati… tatata… Et puis un jour, un jour banal comme tant d’autres, un inconnu entre dans la cuisine vêtu d’un imperméable, un chapeau sur la tête, le visage flou. J’essuie mon bol avec un torchon. Il s’approche à 2 mètres de moi environ et me dit : « je vais vous tuer ». Il vise la tête. Ô sacrilège ! « s’il vous plait, le cœur » ai-je demandé timidement. Le temps de dire cela, toute ma vie défile à une rapidité incroyable. Je suis « zen » en fait tétanisée par ce qui va m’arriver. Il tire. Plein cœur. Je n’ai rien senti. Pas même une moindre petite douleur… du bon travail. Et l’assassin a disparu comme par enchantement. Normal me direz-vous , il vaut mieux fuir et vite lorsque l’on commet un meurtre. 1/3 ---------------------------------------------------------------------------------------------- Et me voici là, étendue de tout mon long… décontractée. L’esprit dégagé du corps et supervisant la situation du haut du plafond. J’ai l’impression d’être au balcon d’un théâtre. Curieuse sensation de « to be or not to be ». Je me regarde ainsi installée…, constate avec étonnement et dérision ma propre séparation : le corps à terre, l’esprit en l’air. Je peux me mouvoir, je gesticule, je fais de grandes brassées pour faire du vent que je ne sens pas , je vois, j’entends … Bref, tout l’essentiel de mon être fonctionne comme d’habitude mais j’ai l’impression d’être partout et nulle part. En tout cas, l’essentiel de mon « moi » est bien là et c’est rassurant… il faut « garder son sang-froid ». Suite au coup de feu, mon frère Alain arrive dans la cuisine et s’immobilise consterné. Il ne réalise pas ce qui vient de se passer. Je lui explique les faits mais visiblement il ne m’entend pas. Pourtant je suis là, tout à ses côtés. J’insiste sans résultat. Un peu agacée, je tape du poing énergiquement et me heurte à un mur que je ne vois pas. J’insiste encore et encore car si proche de mon interlocuteur et ne pas pouvoir communiquer, c’était rageant. Déçue, découragée, je reste là sans solution. C’est seulement à cet instant que je réalise ma mort. Oui, je suis morte ! Incroyable mais vrai, c’est la seule réponse évidente. J’aurais dû m’en rendre compte plus vite ! Mais il y a un temps pour tout dit-on ! Qu’il sache devenait encore plus important … mais de nouveau je me confronte à ce mur transparent… Je tente de dire à mon frère que tout va bien dans le meilleur des mondes, que la famille ne doit pas s’inquiéter, ni pleurer… Rien à faire, ce mur frontière est d’une isolation irréprochable, du solide, du pur écologique. Pas de négociation possible car Saint-Pierre n’est pas à la douane ! C’est alors que je me suis dit « d’autres sont morts avant moi. Ils ont, eux aussi, été en transit et ont dû trépigner de ne pas pouvoir se faire entendre… Mais sait-on jamais ? De ma station : mon plafond, je me retourne prête à partir, et là, je suis dans le cosmos. Géant : un pied dans la cuisine et l’autre dans les étoiles, émerveillée et stupéfiée. Se mouvoir par sa seule volonté et simultanément j’accède à une autre dimension. Je m’aperçois que les soucis, les contrariétés de tous les jours ont disparu ; le chaud, le froid, la faim, la soif… pareil ! J’ai la sensation d’exister pleinement, d’être la matière, elle-même libre de toute image, totalement libre, tellement libre avec toute cette immensité pour moi que je suis « scotchée ». Je cherche un point de repère, sans doute un reflexe encore bien ancré pour ne pas me perdre. Sur Terre, nous fabriquons tout à notre portée et penser d’autres possibles n’est pas facile. Il me faut un petit temps d’adaptation pour appréhender les nouvelles réalités aériennes qui s’offrent à moi. En fait, je dois m’habituer à la métamorphose de mon « moi » avec mes nouvelles capacités… la vie continue. Comme du haut d’un plongeoir dans le cosmos, mon regard est attiré par une étoile, plus brillante, plus grosse également. Je suis très tentée d’aller la rejoindre. Je balaye la nuit étoilée avec ma vision panoramique et finalement je reviens à celle qui a capté mon attention. Je me décide à poursuivre ma route vers cette lumière mais avant je veux faire une dernière tentative de connexion avec mon frère. 2/3 -------------------------------------------------------------------------------------------------- Apparemment, il ne sait toujours pas quoi faire tellement il semble figé. J’exécute une énième tentative, sans succès. Je m’y attendais. A ma grande surprise, il me prend par les épaules, me traine jusque dans le salon-salle à manger et m’ installe sur le divan. Puis il part tranquillement vers le bar et boit du whisky directement à la bouteille… et glou et glou et glou… Mon corps est sur le divan. Je ne le sens plus, il est loin, il est vraiment devenu autre chose. Il était le véhicule de mon essentiel. Alain boit indéfectiblement et ne pense pas à prévenir qui que ce soit !!! Dans ma nouvelle dimension, en l’air entre cuisine et salon, les mains sur les hanches je m’exclame : « ça alors ! boire, c’est tout ce que tu trouves à faire l’ami ? » Sur ce, j’ai pivoté et suis allée vers mon destin … vers mon étoile blanche. Soudainement, chemin faisant, je suis revenue… ici… sur terre ! Non il n’y a pas eu meurtre ou plutôt si mais c’est surréaliste : je suis morte en vie. Je reprends mes esprits dans mon lit, c’était un rêve, un rêve, un rêve, oui un rêve ! Réveillée avec de grandes sueurs froides, ne sachant plus où j’étais réellement, j’avais l’impression que mon cœur sortait de moi et j’ai posé mes mains dessus pour lui faire réintégrer mon corps. Draps et matelas étaient trempés… Où étais-je ? je me sentais « ko ». Dormir, je n’aspirais qu’à cela pour récupérer. Je voulais une bonne nuit, une nuit sans rêve. Il semble que j’ai fait un arrêt cardiaque au bon moment de la respiration. J’ai vécu ce que vivent les morts cliniques ou bien c’est une « dé-corporation » selon un médium. En tout cas, depuis ce temps là, je rêve énormément et je vis tous les jours avec la sensation d’être là et ailleurs. L’avantage de rêver c’est que je n’ai pas besoin de prendre l’avion pour voyager… mes déplacements sont gratuits, instantanés, très écologiques… et je continue à vivre de multiples situations simultanément. J’ai de la chance ! Fini, fini le train-train… Rappelez-vous ! On peut dire que la devise « l’unité dans la variété et la variété dans l’unité » s’adapte très bien à l’Art… de Vivre. Gilda Richet Luché-Pringé, le 2 février 2011 3/3 Gilda Richet a aussi écrit des livres pour les enfants ( L'histoire de Joe publié aux Editions du Petit Pavé) |