LES NARRATIONS PLASTIQUES D'ISABELLE LEVENEZ |
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ELOGE DU SECRET Cris & écrits, Chapelle de la Visitation, Espace d'art contemporain, Thonon-les-Bains du 15/01/11 au 13/03/11 La vérité est apparemment un outil pratique : quoi de mieux afin de et en son nom,surveiller et punir ? Quoi de mieux pour structurer une idéologie ou une esthétique ? "Dieu est vérité" nous enseigna et à son ombre tout semble parfait mais seulement dans l’absolu. A la formule biblique et dans le relatif qui nous échoit on préfèrera donc la formule de Christian Oster "la vérité dérobe la vie". Se sortant du jeu de la vérité et du mensonge Isabelle Lévénez opte pour une autre solution : à savoir l’éloge du secret. A cela une raison majeure qu’Adorno précise dans "Minima Moralia": "le secret permet l'espoir en luttant contre la réalité pour la nier, il est en cela la seule manifestation de la lucidité. Il reste conscient de ses propres faiblesses et de ses propres compromissions » Il est donc la source de la résistance à la vérité instrumentalisée. Il offre aussi une autre alternative à la perfection qui n'est pas de ce monde. Afin de ne pas éventer le secret Isabelle Lévénez se contente d’en montrer les prémices ou des indices. Elle témoigne par exemple dans ses expositions les plus récentes initiées par Philippe Piguet de l’utilisation récurrente de l’écrit, du mot et du texte Elle sait que la volonté de transparence reste toujours le produit d'une culture. Le tu, le caché, le mensonge comme la vérité sont relatifs à un temps et une époque. Plus particulièrement la vérité n’est qu’un produit de "cour" : la cour abassiale, la cour "franche", etc.. Elle est toujours chargée d'une volonté de puissance politique, religieuse, idéologique "garante" des sociétés humaines. C’est face à elle que l’art d’Isabelle Lévénez inscrit sa légitimité dans des effets de lumière bleu. La créatrice refuse de à mettre en abîme le secret au profit d'une clarté absolue d’où l’utilisation de cette couleur plus ou moins « nocturne » mais pénétrante. L’artiste n’articule pas les effets lumineux à une vérité proclamée. La clarté vive (symbole de pseudo vérité) recèle en effet pour elle bien des mensonges et débouche sur des comportements esthétiques discutables. L’artiste se refuse de faire d’un bien – ou d’une volonté de bien – le beau. Elle sait que ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Contre cette duperie d’une éthico-esthétique elle préfère une autre stratégie. D’autant que l’on peut affirmer que "toute vérité n'est pas bonne à dire". A dire et à montrer. Deleuze a montré dans son essai sur Foucauld - et en particulier dans le chapitre "Le visible et l'énonçable" - combien la vérité est plus complexe qu'une simple affirmation de principes et d'évidences. Elle se constitue de "couches sédimentaires" pétries de silence, d'imprononçable, d'invisible. Si bien que pour Isabelle Lévénez le contenu ne se confond pas avec le signifié. La visibilité n’est pas ce qu’on veut faire croire. En conséquence l'artiste élabore des énoncés qui n’ont rien de « médico-légaux». Ils expriment un état particulier de la visibilité. En conséquence l’artiste entretient afin de ne pas tomber dans un régime concentrationnaire et non permissif ou dans un registre de l’auto satisfaction narcissique. Pour elle ce n'est pas le secret qui crée un mur entre la lumière et l'ombre, entre le visible et l'invisible, l'énonçable et l'innommable. Tout fonctionne sur le primat des régimes et des dispositifs d'énoncés et de visibilités sur les façons de voir et de percevoir. Le secret reste le fond du travail d'Isabelle Levenez par sa charge d'émotion et d'ineffable qu’il engendre et qui le nourrit. Le secret est incarcéré dans le corps mais celui-ci est laissé libre. Dans sa réserve il reste le ferment réactif contre les images connues et reconnues et les idées reçues. Le problème du langage plastique est alors de dévoiler tout en en préservant le mystère. Dans sa réserve le secret donne ainsi de l'existence contre l'essence. Il révèle le cri muet de vie, d'amour d'une exigence intérieure qui ne veut pas s'imposer au reste de l'humanité sous prétexte de lui faire ou son bien ou son mal. Il n'est pas instrumentalisé à dessein dans un but de pouvoir et de manipulation. Il ne recèle ni couleur morale, ni volonté de puissance. Jean-Paul Gavard-Perret
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