Oda Jaune Galerie Daniel Templon |
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ODA JAUNE HANTISES POLYMORPHE par Jean-Paul Gavard-Perret Oda Jaune, Monographie de Robert Fleck, Editions Hatje Cantz, Allemagne, 2010. Oda Jaune, « Once in a Blue Moon », Galerie Templon, Paris, du 6.11 au 31.12.2010. Pour la seconde fois l’oeuvre de la jeune peintre allemande d’origine bulgare Oda Jaune est visible en France. Son nom d’artiste est un nom d’emprunt. Oda en vieil allemand veut dire « précieux » et cela lui va bien. Quant à Jaune la référence est claire (pour un francophone). La couleur est attachée au soleil, à la lumière, au positif. Cette couleur est un symbole pour celle qui est née dans une famille d’artistes. Très tôt la future peintre est fascinée par les livres d’art : Cézanne, Picasso, Matisse deviennent ses références. Et la peinture représente déjà pour elle la meilleure manière de trouver sa voie, de créer sa propre réalité. Elle rencontre d’autres artistes pour avancer. Epouse du peintre allemand néo-expressionniste Jörg Immendorf (1945-2007) dont elle fut l’élève Oda Jaune a appris de lui de ne jamais abandonner une œuvre en cours, d’aller au bout de la peinture, de se battre avec une toile.
C’est devenu pour elle la seule opportunité de creuser un sillon sans jamais perdre l’opportunité que la toile présente. Toute peinture est donc une bataille. Une fois terminée, vient le temps des constats afin de « voir si le combat a été difficile ou non entre la toile, le sujet, et moi ».Avec ses aquarelles l’artiste peint sur un papier beige ou plutôt couleur de la peau et joue sur la fluidité de la technique, son immédiateté, son jeté. Ses peintures sont plus retenues, moins spontanées. D’un côté « l’instantané », de l’autre « l’éternité ». Néanmoins pour réaliser toutes ses oeuvres Oda Jaune commence directement, sans dessin préparatoire. Elle va directement vers le support. Elle a bien sûr une idée en tête, mais cela bouge, évolue « c’est un amoncellement de pensées qui défilent ». Sur ses peintures plusieurs couches montent petit à petit les unes sur les autres. La première couche fait partie du processus pour arriver à la deuxième et ainsi de suite en un processus où le côté matriciel garde toute son importance.
Afin de créer l’artiste utilise souvent des photos. Elle veut « que les gens reconnaissent tout de suite ce que c’est ». Oda Jaune aime en effet les détails précis afin de donner l’impression d’une réalité afin de mieux pénétrer à l’intérieur de l’image jusqu’à ce que le regardeur soit piégé. La photographie permet ainsi de maintenir une distance que les modèles vivants ne pourraient induire. Ce medium d’emprunt permet de trouver sujets et figures. Il n’est qu’un modèle, une source au même titre que l’Internet : « le Web apporte le jeu des multiples combinaisons possibles : entrer un mot dans la recherche d’images de Google et se laisser surprendre par ce qui peut advenir. C’est un peu comme du voyeurisme » dit l’artiste. Et d’ajouter : « Chaque fois que je vois une image, et si elle me titille, ça me rend heureuse d’imaginer une histoire ». Hormis le Web et les photos anonymes, l’artiste utilise les propres clichés de sa vie passée. A partir de ce substrat elle peut autant créer un univers pastel fait de gris bleu ou de rose, un univers du renouveau, du désir qu’une expérience plus dure (en particulier dans ses peintures).
Oda Jaune ne cesse donc d’appuyer sur les contrastes. Elle monte un monde aussi suave que violent et toujours bizarre. Certains corps de son exposition « Once in a Blue Moon » ne peuvent que laisser perplexes. L’univers est donc perversement polymorphe. Les hybrides nous font vaquer entre la vie et la mort. Nous sommes projetés dans une sorte d’univers des limites sans que nous sachions si nous restons en dedans ou si nous sommes déjà au dehors. Un univers où les genres eux-mêmes ne trouvent plus d’assises solides : que montrent en effet certains « chairs gonflées » de l’artiste : une langue phallique ou un sexe d’homme. Le doute est toujours de mises au sein de formes anthropomorphiques paradoxales que ne renieraient ni un Lynch ni un Cronenberg.
Toute l’œuvre joue donc de l’ambiguïté comme le prouve une toile où figurent des chiens sur un tissu bleu, drapé entouré de fleurs blanches : « On peut le voir comme le tissu de la Vierge, symbole de la virginité, mais ce n’est pas que ça. C’est également pour moi le souvenir d’une femme vue sur un canapé. En outre, en français, une jeune salope est traitée de « chienne » et ce tableau oscille certainement entre la Sainte et la Putain ». Toute l’œuvre répond à ce double jeu, à cette perversité polymorphe. Le bout pointu cité plus haut est donc autant un sexe masculin, une langue féminine cajoleuse, qu’un symbole du Petit poucet, qu’un élève lève le doigt à l’école ou qu’une déformation symbolique d’une forme en devenir « comme la chrysalide pour le papillon ». Et l’artiste de résumer ainsi cette approche : « C’est bel et bien une forme ouverte aux interprétations ». En ce sens son œuvre porte bien le nom et le prénom de l’artiste : elle est aussi précieuse que lumineuse. Lunairement lumineuse. La nostalgie ne peut y avoir raison de l’existence. D’où l’admiration qu’une telle œuvre suscite. Jean-Paul Gavard-Perret |
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